SECTION 1: AU SOI-DISANT QUÉBEC

Comment l'épinette noire est devenue désirable

Dès ses débuts, l'industrie forestière du soi-disant Québec priorise toujours la coupe d'une essence d'arbre particulière, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus: elle passe ensuite à une prochaine essence. À l'arrivée des colon·ne·s européen·ne·s, les forêts de l'Île de la Tortue abritaient des arbres qui avaient plus de 600 ans. Plus la taille d'un arbre est imposante, plus les planches produites sont grosses et donc dispendieuses. Ainsi, les plus anciens (plus gros) arbres sont coupés en premier, jusqu'à épuisement: l'histoire des coupes passe d'espèce en espèce au fur et à mesure que les forêts rajeunissent et que les espèces s'éteignent. 

Avant 1910, la foresterie du soi-disant Québec était centrée sur le pin blanc, particulièrement utile pour la construction des navires et facile à transporter sur les cours d'eau par la drave. La majorité de la production était expédiée en Angleterre par voilier. Au début du 20ème siècle, avec le développement des chemins de fer et des canaux, se met en place un commerce avec les soi-disant États-Unis, qui sont à court de bois. Ce commerce ne dure pas longtemps: en 1932, les pins blancs sont pratiquement éliminés du soi-disant Québec. Les seuls rescapés de cette époque demeurent sur les montagnes, comme le Mont-Saint-Hilaire, où ils sont difficiles à atteindre et à couper. 

Ensuite, c’est l’épinette noire, essence dominante de la forêt boréale, qui devient prisée à la fois pour la construction et pour les pâtes et papiers1. Espèce à croissance rapide, plus facile à couper et à transporter (car moins dense, plus légère) donc pas chère à produire, et dont les gènes sont sélectionnés pour la production de bois, l'épinette noire est encore aujourd'hui la chouchoute de l'industrie forestière québécoise. 

L'industrie du bois: un cycle qui tourne autour de la coupe

On sait maintenant pourquoi l'industrie du bois priorise de nos jours l'épinette noire. Mais comment l'industrie s'assure-t-elle de « gérer » et de « renouveler » cette ressource à l'échelle de la province? Voici, pour résumer brièvement, les principales étapes de la gestion forestière au soi-disant Québec:

  1. Inventaire forestier: on prend des photos par drones des forêts et on évalue (de façon très approximative) le nombre et le type d'arbres;
  2. Évaluation des possibilités ligneuses: on passe les données récoltées dans un logiciel, Sylva II. Celui-ci pond des chiffres sur combien et où peut-on couper;
  3. Distribution des droits de coupe aux compagnies forestières - avec obligation de reboiser en partie;
  4. Coupes;
  5. Préparation de terrains: des scarifieuses passent sur les terrains rasés pour créer des sillons ou des « pockets », en retournant la terre là où les reboiseur·euse·s passeront;
  6. Reboisement;
  7. Et on recommence...

Planification forestière: maximiser les coupes

La « gestion » forestière est essentiellement centrée autour de la matière première qu'est le bois. Tout est pensé sous le vocable de « maximisation des possibilités ligneuses », autrement dit, d'intensification des coupes forestières. Dans le langage du ministère et des compagnies, on parle de forêts « productives » et « improductives », de « volumes marchands de bois ». Le principe implicite derrière toute la planification forestière est de retirer le maximum de bois.

Cela a des conséquences désastreuses sur les écosystèmes forestiers, comme on peut le voir sur le schéma à la page XX. Par exemple, des pratiques écocidaires, comme les coupes à blanc, font encore légion au soi-disant Québec: plus de 80 % des coupes forestières dans cette soi-disant province sont ce qu'on appelle des « coupes totales »2 qui sont essentiellement des coupes à blanc.

Pour justifier le maintien de ces pratiques écocidaires, l'industrie se pare de discours pseudo-écolos comme: « il vaut mieux raser les forêts atteintes par des insectes ravageurs », ou encore « raser des forêts trop vieilles sert à maintenir leur santé ». Sur ce dernier exemple, l'industrie considère les arbres matures et morts comme une « perte de matière ligneuse », et non comme un milieu de vie dont dépendent de nombreuses espèces d'oiseaux, d'animaux, de champignons et de mousses. Ainsi, les forêts « trop vieilles » sont rasées, sous prétexte qu'elles seraient mourantes (ce qui n'est pas vrai). Concrètement, ces forêts sont rasées simplement, parce que leur rythme de production de matières ligneuses commercialisables diminue (autrement dit les arbres grandissent moins vite). L'industrie coupe ces vieux arbres pour en récolter le bois et pour ensuite planter des arbres « plus productifs » sur le site.

Ce genre de discours pseudo-écolo dissimule, en réalité, les intérêts capitalistes sous-jacents, qui sont: couper le maximum de bois et engranger le maximum de profits

Coupes et reboisement: les deux faces d'une même médaille

Le reboisement s'inscrit dans cette logique marchande visant à extraire le plus de bois possible, puisqu'il reproduit des plantations d'espèces commerciales destinées à la coupe et non des forêts. 

En effet, le but premier du reboisement au soi-disant Québec n'est pas de restaurer des écosystèmes naturels pour lutter contre la crise climatique et de la biodiversité. C'est de produire des monocultures d'arbres à croissance rapide qui seront éventuellement récoltés par les compagnies forestières. Ou au moins de faire croire à la population qu'on reboise (pour taire les inquiétudes des maudits écologistes...). Sur le terrain, ça se traduit ainsi:

Après les coupes, on procède à la scarification des sols: une machine passe sur le terrain rasé pour retourner la terre et créer des sillons (ce qui détruit tous les réseaux racinaires et les écosystèmes souterrains au passage). Quelques années plus tard, un·e employé·e sous-payé·e suivra à pied chacun de ces sillons, plantant un arbre à chaque 1,7 m environ. On obtient ainsi des terrains de plusieurs hectares quadrillés de petits arbres d'une seule et même essence. Une fois que les arbres sont rendus à maturité, quelques décennies plus tard, ils sont à nouveau coupés par les compagnies forestières. Et le cycle recommence.

Est-ce qu'on fait encore des coupes à blanc?

Réponse courte: oui. Réponse longue: aujourd'hui, plus de 80 % des coupes forestières au soi-disant Québec sont ce qu'on appelle des « coupes totales » (La Semaine Verte, 2024, min. 34). Le type de coupe totale le plus fréquent est la « Coupe avec protection de la régénération et des sols (CPRS) ». Malgré cet euphémisme trompeur, c'est essentiellement une coupe à blanc. Le documentaire L’Erreur boréale nous l’apprenait déjà en 1999 : « la CPRS, c’est une coupe à blanc où la machinerie circule différemment ». Elle laisse un îlot de 3-4 arbres morts au milieu du terrain. Une recherche de 30 secondes sur Google Image vous permettra d'ailleurs de le constater de vos propres yeux.

Reboisement: monocultures d'épinette

Une preuve flagrante que le reboisement n'a rien à voir avec une quelconque visée écologique réside dans l'homogénéité des plantations d'arbres. Cela montre aussi que reboisement et coupe sont intrinsèquement liés. En effet, il s'appuie exactement sur le même type de plantation industrielle que l'agriculture intensive: c'est de la monoculture. Entre 2013 et 2023, plus de 98 % des arbres livrés pour le reboisement au soi-disant Québec sont des conifères et, parmi ceux-ci, 94,5 % sont des épinettes, noires ou blanches, ou des pins grisa href="#n3b" name="n3h">3. Certaines compagnies vont même jusqu'à employer des « débroussailleur·euse·s » pour raser toute végétation compétitrice pendant la croissance des petits arbres chéris, qu'on appelle communément des « arbres d'avenir à essence désirée (AAED) ». 

Ces monocultures ne correspondent évidemment pas à de vraies forêts naturelles, contrairement à ce que prétendent les élites. Elles sont créées artificiellement en court-circuitant le processus naturel de régénération des forêts (voir schéma p.X), qui est plus lent, mais mène à une plus grande diversité d'espèces végétales. Les plantations industrielles réduisent ainsi fortement la biodiversité des forêts, ce qui nuit entre autres à leur résistance et à leur résilience face aux grands bouleversements écologiques: feux, chablis (chute d'arbres due aux vents violents), insectes ravageurs, etc.

On coupe plus qu'on ne reboise

De plus, force est de constater que le gouvernement n'a pas réellement l'intention de régénérer la forêt publique par le reboisement, puisqu'on reboise beaucoup moins rapidement qu'on ne coupe dans la province. Dès 2004, le rapport final de la Commission Coulombe recommandait de diminuer les récoltes de bois (voir p. 245). Aujourd'hui, la situation n'a pas bien changé: alors que les superficies reboisées au soi-disant Québec tournent autour de 70 000 hectares par année3, on coupe en moyenne plus de 200 000 hectares de forêts chaque année. Lorsque même le Forestier en chef recommande d'augmenter la cadence du reboisement4, c'est signe qu'il y a un gros problème. À ce rythme, bien qu'on puisse compter en partie sur la régénération naturelle, les forêts ne peuvent que décliner, tendance déjà signalée dans le rapport Coulombe (p. 93): « l’industrie des produits du bois, du moins dans le secteur des résineux, doit aller chercher sa matière première de plus en plus au nord et, en moyenne, les tiges récoltées sont de plus en plus petites. »

Encore une fois, la gestion des ressources repose principalement sur le profit à court terme des entreprises forestières, et non sur la pérennité des écosystèmes et la santé des populations. Ce n'est pas une erreur de calcul: c'est une guerre d'intérêts et de valeurs.

Reboisement: une passe de cash

Non seulement le reboisement n'aide pas vraiment à protéger l'environnement (ça n'a d'ailleurs jamais été sa principale vocation), mais, en plus, les compagnies forestières engrangent des profits sur le dos de l'État et des travailleur·euse·s grâce à ces activités. En effet, depuis 1987, les compagnies sont obligées par le gouvernement de reboiser en échange de garanties d'accès à la ressource... mais le reboisement est aux frais de l'État! Sous couvert du mandat gouvernemental de protection des forêts publiques, l'État paie des redevances aux forestières pour chaque tâche effectuée pour le reboisement. Voici une liste non exhaustive des tâches remboursées : un montant pour chaque hectare scarifié, pour chaque arbre planté, pour le déblaiement des résidus de coupe, pour le débroussaillage, pour le salaire des superviseur·e·s, pour le transport des plants et des reboiseur·euse·s, ce qui inclut même le carburant, les assurances, l'entretien et l'immatriculation des véhicules utilisés 5. Bref, les fonds publics servent à payer toutes les opérations de reboisement, en plus de permettre aux entreprises de récolter des profits sur ces opérations, alors qu'elles sont censées les accomplir pour compenser leur exploitation des forêts publiques. 

Les compagnies forestières font également de l'argent sur le dos des personnes qui effectuent ce travail ingrat et extrêmement difficile, qui consiste à parcourir des kilomètres dans la boue, enjambant les débris de coupe fort encombrants, des caissettes de 36, 45, 67 ou 113 petits plants accrochées à sa ceinture, se penchant pour en planter entre 1000 et 4000 chaque jour, travaillant en moyenne plus de 50 heures par semaine. Leur rémunération est calculée en fonction de leur rendement: chaque arbre planté équivaut à un montant versé par la compagnie forestière à l'employé·e. Similairement, l'État octroie une somme aux compagnies forestières pour chaque arbre planté. Une comparaison sommaire de ces sommes permet de constater que les forestières s'approprient une cote non négligeable. 

À titre d'exemple approximatif, en 2025, pour chaque arbre provenant d'une caissette de 45, planté dans des sillons « pleins », l'employé·e recevait 0,1370 $, alors que  la compagnie recevait 0,209 $ du gouvernement5. Pour chaque million d'arbres plantés « par la compagnie », cela signifie non moins de 72 000 $ de différence, donc 72 000 $ qui n'atteignent pas les poches des travailleur·euse·s, restant dans celles des actionnaires. Pour donner une idée des ordres de grandeur en jeu ici, environ 130 millions d'arbres sont plantés chaque année dans les forêts du soi-disant Québec3

Pour s'assurer un salaire satisfaisant (et pour correspondre à l'idéal de masculinité virile valorisé dans ce milieu), les reboiseur·euse·s doivent donc atteindre un rythme si élevé que cela menace leur santé: le travail est tellement demandant physiquement qu'une grande partie des reboiseur·euse·s se blessent dans le cadre de leur fonction. La rémunération à la production est identifiée depuis des années comme étant l'une des causes principales du surmenage des reboiseur·euse·s6. Ce phénomène est si répandu que la CNESST a mis sur pied un programme de distribution de cartes-cadeaux d'épicerie aux reboiseur·euse·s, tant et aussi longtemps qu'aucun·e blessé·e n'est enregistré·e auprès de leur employeur·e pour la saison en cours. Cela les encourage donc à sous-rapporter les accidents de travail.

L'iconographie populiste associée aux arbres est d'ailleurs exploitée dans de nombreuses cérémonies de lancement de programmes ou de partenariats quelconques qui impliquent la mise en terre d'un arbre. Des dirigeants de pays ou de grosses entreprises y figurent, en complet-cravate, maniant la pelle, jetant la dernière poignée de terre au pied d'un arbre rachitique, symbolisant le lancement dudit projet. Ces cérémonies hautement orchestrées sont essentiellement des shows de boucane qui distraient des détails de la mise en oeuvre et de la justification des mesures célébrées. Par exemple, nul autre que le célèbre climatonégationniste Donald Trump s'est adonné à un tel exercice en compagnie de Macron le 23 avril 2018 sur le terrain de la Maison-Blanche, pour consacrer leur amitié diplomatique. (Scoop: le petit chêne n'a pas survécu à cette hypocrisie : il est mort en moins d'un an).

SECTION 2: DANS LE MONDE

À l'échelle internationale, dans l'histoire de l'humanité, on n'a jamais planté autant d'arbres qu'aujourd'hui. Rien qu'entre 1990 à 2000, le nombre d'arbres plantés a augmenté de 50 7. Mais... d'où sortent tous ces arbres? Et surtout, comment peut-on alors expliquer que le réchauffement climatique s'accentue et que la superficie mondiale des forêts ne cesse de s'amenuiser? 

Nombre d'ONG environnementales et de partis politiques instaurent des programmes de reboisement, soi-disant pour freiner le réchauffement planétaire en favorisant la recapture du carbone de l'atmosphère. Or, force est de constater que ces programmes ne permettent pas de faire advenir un monde meilleur, notamment pour ces trois raisons qui seront développées dans les prochaines sections: 

  1. Ils agissent seulement sur les symptômes et non les causes de la crise climatique (l'exploitation industrielle capitaliste-coloniale);
  2. Ils reposent essentiellement sur de la désinformation et de l'écoblanchiment (greenwashing);
  3. Ils perpétuent la colonisation et la dépossession territoriale des Autochtones à l'échelle mondiale.

Planter des arbres: marketing politique au service du statu quo

Créer des programmes de « reboisement » est une action essentiellement symbolique et peu engageante pour les États. Cela leur permet de prétendre agir pour l'environnement, tout en éludant complètement les problèmes fondamentaux qui sont à la racine de la crise climatique et de celle de la biodiversité, comme l'exploitation forestière, fossile et minière. Au lieu de restreindre fortement ces activités extractives écocidaires, les politicien·ne·s proposent de créer quelques monocultures d'arbres, en maintenant l'illusion que cela compensera pour les impacts négatifs des premières. Or, le reboisement artificiel n'est en rien une piste de solution face à la crise écologique. 

Ainsi, la plantation industrielle d'arbres permet aux gouvernements de gagner du capital politique sur le dos de la lutte aux changements climatiques, en plus de préparer le lit aux forestières en régénérant minimalement la ressource exploitable. Ça sert essentiellement au maintien du système actuel: les États coloniaux et le capitalisme.

Écoblanchiment et désinformation

Malgré leurs allures faussement prometteuses, les programmes de reboisement lancés par les ONG environnementales et adoptés par les États véhiculent de fausses informations scientifiques. Celles-ci passent sous le radar du public à cause de la désinformation mobilisée dans les stratégies marketing, alliant des discours simplistes et des icônes rapidement assimilables, associées à un imaginaire écologique connoté positivement (qui serait contre les arbres?!). 

Par exemple, plusieurs chefs d'État ont rejoint la « Trillion tree campain », une campagne lancée en 2007 par un kid de 9 ans pour promouvoir la plantation d'un trillion (un millier de milliards) d'arbres à l'échelle planétaire. Nul autre que le célèbre climatonégationniste Donald Trump a signé, en 2020, l'adhésion des soi-disant États-Unis à cette campagne7. L'organisme Plant-for-the-Planet assure sur son site web que la « Trillion tree campain » permettrait de capturer entre 488 et 1012 milliards de tonnes de CO2 présentes dans l'atmosphère8. Toutefois, cet argumentaire repose sur des présupposés qui sont infondés scientifiquement, et ce, pour plusieurs raisons:

  • Les puits de carbone planétaires sont interdépendants, de sorte que si les forêts se mettent à capturer plus de CO2, les océans vont en rejeter une partie de leur stock pour compenser et rétablir l'équilibre. Quand on retire 1 tonne de carbone de l'atmosphère avec la végétation, l'océan en rejette 1 demie tonne dans l'air7.
  • Le reboisement a généralement lieu après des coupes totales. Or, une terre rasée devient une source émettrice de carbone pendant des décennies (le brassage des sols et la décomposition des déchets forestiers libèrent des GES). Il faut attendre jusqu'à 20 ans pour que les nouveaux arbres parviennent à compenser les émissions de carbone générées par la coupe9.
  • Plusieurs écosystèmes sont incompatibles avec la plantation massive d'arbres, comme la toundra (zone nordique où poussent surtout des lichens et des mousses), ou encore le Cerrado (savane d'Amérique du Sud où poussent surtout des herbes et des arbustes)7.
  • L'effet albédo (pouvoir réfléchissant des surfaces) fait en sorte que planter des arbres peut avoir un effet nul sur le climat. Par exemple, les espaces nordiques recouverts de neige sont blancs, donc ils réfléchissent les rayons de soleil. Si on les reboise, le couvert végétal sera plus foncé et absorbera beaucoup plus les rayons du soleil, ce qui créera un réchauffement du secteur7.

Les campagnes de reboisement exploitent donc une iconographie « verte » trompeuse au service des États capitalistes-coloniaux.

Compensation carbone et reboisement: colonisation continue des territoires autochtones

Les programmes de plantation industrielle sont également récupérés par des industries hautement polluantes et des multinationales crasseuses pour nourrir leur image « verte ». Il existe même des compagnies spécialisées dans la certification de projets de séquestration carbone (comme la plantation d'arbres), qui octroient des crédits-carbone à leurs clients, des compagnies aériennes, des pétrolières comme Shell et Total Énergie, ou encore des GAFAM comme Amazon7. Ces multinationales se servent donc de ce subterfuge d'écoblanchiment comme stratégie de légitimation pour camoufler et perpétuer en toute quiétude leurs activités écocidaires.

Les projets de compensation carbone, comme le reboisement, perpétuent également l'expropriation de peuples autochtones et plus largement de communautés marginalisées du Sud global. En effet, ces plantations industrielles financées par les multinationales ont lieu là où ça leur coûte le moins cher, soit sur les territoires autochtones et les terres dédiées à l'agriculture de subsistance.

Par exemple, en échange de crédits-carbone, Total Énergie, l'une des plus grandes entreprises mondiales du secteur pétrolier et gazier, a financé en 2020 un programme de plantation d'acacias en République du Congo. Ce grand projet de « compensation carbone » a entrainé l'expropriation de centaines de personnes de communautés locales dépendant de l'agriculture de subsistance. Des communautés autochtones se sont vues interdire la cueillette sur les terres appropriées par la multinationale7.

Que ce soit l'acacia au Congo, l'eucalyptus au Brésil, ou l'épinette noire au soi-disant Québec, le reboisement artificiel poursuit la dépossession coloniale et la destruction des territoires autochtones ancestraux.

CONCLUSION:

 Le reboisement industriel n'est pas une solution à la crise climatique et de la biodiversité, car:

  • Il ne garantit en rien l'arrêt ou la diminution drastique des coupes forestières et des autres activités écocidaires, ni la sortie des énergies fossiles.
  • Il menace sérieusement la biodiversité et la survie des différents écosystèmes planétaires.
  • Il ne permet pas réellement de séquestrer du carbone de manière miraculeuse.
  • Il accélère la dépossession territoriale de peuples autochtones aux quatre coins du globe, communautés qui ont développé depuis des millénaires des relations étroites et réciproques avec la Terre, ainsi que des connaissances approfondies sur leur environnement.

1 Voir l'article The utilization of spruce in Canada, de R. W. Wellwood, 1960. https://doi.org/10.5558/tfc36125-2

 

2 Voir le documentaire L’état de la forêt publique, 25 ans après « L’erreur boréale » publié à La Semaine Verte, en 2024, min. 34. https://www.youtube.com/watch?v=0YLky-P-2O4

 

3 Voir le rapport Ressources et industries forestières du Québec: Portrait statistique 2023 publié par le Ministère des Ressources Naturelles et des Forêts (MRNF), en 2024, p. 102, 116. La plupart des statistiques sur les données de l'industrie forestière mentionnées dans ce texte sont issues de ce rapport. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/forets/documents/entreprises/statistiques/RA_portrait-statistiques-industries-forestieres_2023.pdf

 

4 Pour plus d'informations sur l'estimation et l'octroi de superficies à l'industrie forestière, consulter:

Portrait de l’industrie forestière au Québec : une industrie qui a besoin de l’État, IRIS, 2020, p. 9. https://iris-recherche.qc.ca/publications/portrait-de-lindustrie-forestiere-au-quebec-une-industrie-qui-a-besoin-de-letat/

« Forêt et changements climatiques: il faut agir vite, affirme le Forestier en chef », article paru à Radio-Canada, 2024. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2057661/environnement-foret-forestier-chef-economie

Changements climatiques : Réflexion sur notre aménagement forestier, publié par le Bureau du forestier en chef, en 2023,  p. 4. https://forestierenchef.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/Conseil_Reflexion-_Amenagement_forestier_CC_20230901-1.pdf

 

5 Sur le remboursement des traitements sylvicoles payé par le gouvernement, voir:

Valeur des traitements sylvicoles non commerciaux pour l’année financière 2025-2026: Forêt publique, publié par le MRNF, en 2025, p. 5. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/forets/documents/valeur/cadre_application_valeur_tsnc_2025-2026.pdf

Grille tarifaire de la valeur des traitements sylvicoles 2025-2026, publiée par le Bureau de mise en marché des bois, en 2025. https://bmmb.gouv.qc.ca/publications-et-reglements/valeur-des-traitements-sylvicoles

 

6 Pour en savoir plus sur les conditions de travail des reboiseur·euse·s, voir:

Étude sur la vision, les besoins et les attentes des travailleurs forestiers manuels, réalisée par ForêtCompétences et Groupe AGÉCO, en 2024, p. 17. https://foretcompetences.ca/uploads/webinaire-etude-travailleurs-manuels-240619.pdf

Le travailleur sylvicole au coeur de nos recherches depuis 30 ans, publié par la Société d'histoire forestière du Québec, en 2017, p. 81. https://mrnf.gouv.qc.ca//documents/forets/recherche/Histoires-forestieres-9-2-77-82-travail-forestier.pdf

 

7 Les données sur le reboisement à l'échelle internationale sont basées sur le documentaire suivant:

Planter à tout prix: des arbres pour sauver la planète?, de François-Xavier Drouet, produit par ARTE, en 2025, min. 24, 58-1h01, 1h04, 1h11, 1h18. https://www.youtube.com/watch?v=6EFJc6Tk06E

 

8 Pour en savoir plus, consulter le lien suivant: https://www.plant-for-the-planet.org/trillion-trees/

 

9 Pour en savoir plus sur l'émission et la capture de carbone en milieu forestier, voir:

« Faut-il couper les arbres pour sauver le climat ? », article paru à La Presse, en 2024. https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2024-08-27/on-a-pose-la-question-pour-vous/faut-il-couper-les-arbres-pour-sauver-le-climat.php