Partout, que ce soit soi-disant au Québec ou ailleurs dans le monde, la quantité d’arbres abattus ne cesse d’augmenter, et ce, malgré la montée en popularité du recyclage, la disparition de la plupart des journaux en papier, l’interdiction du chauffage au bois dans les grandes villes, l’avènement des livres numériques et la disparition des publisacs. Deux logiques font en sorte que le bois va continuer d’être de plus en plus présent dans nos biens de consommation : (1) les emballages en bois sont les moins chers à produire, ce qui permet d’obtenir des prix concurrentiels pour les biens livrés ; (2) les craintes écologiques par rapport aux plastiques poussent les industries à prioriser le bois comme matière première, adoptant ainsi des stratégies de greenwashing.

Du carton pour le transport
La consommation de papier et de carton relève en partie de choix individuels, par exemple, lorsqu'on choisit d'acheter des objets suremballés. Dans l'ensemble, toutefois, ces choix ne dépendent pas de nous: les options à notre portée sont déterminées par les industries. À Tiohtià:ke (Montréal), par exemple, la majorité des déchets provient des entreprises. En effet, seuls 45% des déchets sont de source résidentielle. De plus, cette part ne prend en compte qu’une partie des déchets produits par les entreprises, puisque la majorité des biens manufacturés provient de partout dans le monde. Les déchets sont donc principalement générés par les industries et non par les consommateur·rice·s.
Le but de ces entreprises est de maximiser leur profit et, pour économiser sur l'emballage, elles priorisent la matière la moins chère : le bois (papier et carton). Cette décision devient d'autant plus structurante avec la montée du commerce en ligne, puisque les biens ne sont plus livrés en grand volume aux magasins, mais en paquets individuels chez les personnes. Ce mode de distribution augmente les besoins matériels pour le transport et l'emballage et s'est traduit par une croissance de 289% du marché de l’emballage entre 2000 et 20201. Cette tendance s'observe aussi par la croissance du carton dans les volumes de recyclage. Entre 2015 et 2018, Recyc-Québec rapporte une croissance de 83% de la quantité de carton ondulé recyclé2. Même s'il est possible d’y voir une occasion pour l’action individuelle (boycottons Amazon!), le commerce en ligne offre néanmoins des prix compétitifs, car avoir un magasin physique coûte beaucoup plus cher que tenir seulement un entrepôt. C’est donc la logique économique des entreprises qui impose l'utilisation croissante de carton.
Il serait possible de se tourner vers des contenants réutilisables (comme les conteneurs sur les bateaux ou les bacs utilisés par les fermiers pour les paniers bios). Cependant, tant que le prix du carton (et des palettes) demeurera marginal par rapport au coût total des livraisons, il continuera à être de plus en plus utilisé. En effet, le carton ondulé représente 66% du volume de papier traité par les centres de décyclage3. L'industrie est donc en train de détruire des écosystèmes irremplaçables, comme l’habitat du caribou, pour faire des produits facilement substituables, c'est-à-dire du suremballage. Le problème ne réside donc pas dans les habitudes de consommation de chacun·e, mais dans la structure économique: les entreprises imposent leur choix de distribution à la population et le choix le plus profitable est le saccage des forêts.
Greenwashing
Cette logique économique destructrice est présentement renforcée par une autre : la crainte des [micro-]plastiques. Cette crise, produite de toute pièce par les entreprises - lesquelles ne nous demandent pas notre avis -, est mobilisée par l'industrie forestière pour stimuler ses ventes. Alors que les acteur·ice·s économiques ne peuvent plus cacher la dévastation environnementale causée par les plastiques, cette crise sert de tremplin à de nouvelles entreprises. Par exemple, le gouvernement canadien a décidé, en 2019, de bannir les plastiques à usage unique d'ici... 2030. Cette mesure, qui ne sera pas appliquée par le gouvernement actuel, a été suivie par la mise en place d'un programme d'investissement dans la transformation de l'industrie forestière. On réussit donc à stimuler la croissance économique en remplaçant un produit moins cher (la fourchette en plastique) par un produit plus cher (celle en bois), ce qui donne, au passage, des cadeaux aux industries.
Toujours sur l'exemple de la fourchette en bois, il faut savoir qu'au soi-disant Québec, le ramassage du compost est beaucoup moins présent que celui du recyclage. Ceci est vrai particulièrement dans les lieux où l'on s'attend à utiliser ces objets à usage unique. Il y a rarement du compostage dans les parcs, les campings, les haltes routières et encore moins autour des fast-food. Cette politique dit, en sous-texte, que les gouvernements savaient que la majorité de ces plastiques se retrouvaient dans l'environnement. Le fait de les rendre compostables est donc définitivement un pas dans la bonne direction, mais cela met en évidence qu'une politique conséquente aurait dû complètement interdire ces objets. Ainsi, au lieu de réduire la production de biens à usage unique, le gouvernement finance la construction d'usines qui se basent sur le saccage des écosystèmes. Tout cela pour éviter que l'on ait à transporter notre propre bouteille d'eau et une fourchette. Voici le vrai problème : les principaux·ales acteur·ice·s de l’écologie sont des entreprises et des gouvernements qui visent avant tout à croître le profit et la croissance économique sans arrière-pensée pour la forêt saccagée.
Pour conclure
Ces deux axes - soit le coût relativement bas des emballages en carton et la construction de la crainte autour du [micro]plastique pour justifier le greenwashing - poussent à consommer des produits dérivés de bois au soi-disant Québec. Il s'agit de deux faces de la même pièce d'un système basé sur la croissance économique. La panique autour des microplastiques ne devient qu'une opportunité d'affaires, qu'une excuse pour stimuler la production. Ne nous laissons plus diviser par les pratiques écoresponsables : ce ne sont pas les pauvres qui polluent, ce sont les entreprises qui les forcent à se tourner vers des options moins écologiques et plus économes. Les entreprises et leur gouvernement nous ont mené·e·s en bateau assez longtemps: il faut réduire la consommation en détruisant les industries qui tirent profit de la dévastation écologique.
1 Pour en savoir plus, consulter The overview on the use of natural fibers reinforced composites for food packaging, par Zuzanna Sydow et Krzysztof Bieńczak, publié en 2019: https://doi.org/10.1080/15440478.2018.1455621
2 Pour en savoir plus, consulter Bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles au Québec, publié par Recyc-Québec en 2018: https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-...
3 Pour en savoir plus, consulter Bilan 2023 de la gestion des matières résiduelles au Québec, publié par Recyc-Québec en 2023: https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-gmr-2023-complet.pdf . Mais évidemment, ce n’est pas vraiment du recyclage, voir le texte plus bas.