« À qui de droit »1, c'est le langage légal et bureaucratique de l'État. C'est le seul code linguistique par lequel il transige. Quand les Premières Nations résistent aux assauts de l'industrie, l'État répond par le droit et force tout le monde à parler ce langage, à dialoguer via ses instances: les lois, les tribunaux, etc. Ça se traduit soit par des descentes de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ou de l'armée pour mater la révolte, soit par plus de « droits autochtones ». Malgré ce qu'on pourrait croire, cette deuxième option est un couteau à double tranchant, une victoire dont il faut se méfier.
 
Comme on le verra ci-dessous, forcer un dialogue uniquement par le droit, ça reproduit des dynamiques coloniales, faisant du territoire une propriété (administrative) que l'on peut exploiter. Cette vision du territoire est incompatible avec les relations ancestrales que plusieurs communautés autochtones entretiennent avec le vivant et le non-vivant. L'État est incapable de voir le territoire autrement que comme une unité compatible à ses codes. Il oblige l'altérité à se conformer aux notions de propriété, de souveraineté et de contrat, propres à la conception colonialiste et individualiste. Or, cette vision du territoire qu'a l'État et qu'il tente, en bon colonisateur, d'ériger en vérité universelle, n'en est qu'une parmi d'autres.
 

Relations réciproques vs gestion administrative

De fait, pour des penseur·euse·s de la résurgence comme Coulthard, membre de la Première Nation dénée, ce n'est pas d'abord le droit qui organise le rapport au territoire, mais un ensemble de relations et d'obligations situées, précédant l'existence du contrat. Le territoire est pensé comme un champ de relations entre les êtres, humains et non-humains, à partir duquel se structurent des engagements éthiques. Coulthard appelle cette structuration spatiale la « normativité ancrée »2
 
Ces différences dans la conception du territoire sont particulièrement visibles dans ce témoignage de Philipp Blake, membre de la Première Nation dénée du Fort McPherson:
Nous nous sommes satisfaits de considérer que notre richesse, c’est nous-mêmes et la terre avec laquelle nous vivons. Notre vœu le plus cher est de pouvoir léguer cette terre aux générations suivantes dans le même état que nos ancêtres nous l’ont laissée. Nous n’avons pas tenté d’améliorer la terre et nous n’avons pas tenté de la détruire. 
Ce n’est pas notre façon de faire.3
Dans la conception autochtone du courant de la résurgence, donc, nous sommes en relation avec le territoire, puisque nous l’habitons et dépendons de celui-ci. De ce constat, la justice consiste à prendre soin des relations avec le tissu vivant qui compose le territoire.
 
« On se doit » vs « J'ai le droit »

Cette justice autochtone, pour les penseur·euse·s de la résurgence, se distingue de la justice occidentale sur plusieurs aspects: (1) elle ne se penche pas, au premier chef, sur des questions d'équité dans le traitement ou la distribution des ressources du territoire; (2) elle ne repose pas sur des impératifs « universels » comme la propriété privée; et (3) le cadre qui détermine si l'exercice du pouvoir est approprié ou non inclut à la fois les relations entre êtres humains et, plus largement, les relations avec le vivant et le non-vivant4. En d'autres mots, la justice, pour les penseur·euse·s de la résurgence, est une notion de responsabilité et de maintien des relations existantes.   La question de la responsabilité remplace celle du droit en exigeant une relation de soin réciproque. L'autorité est dès lors inversée et soutient la communauté, au lieu de la diriger. Elle remplace la question implicite, « À qui de droit? », par « À qui rends-tu des comptes? »;

 Il est dans la nature des systèmes politiques autochtones traditionnels que le pouvoir n’y soit pas centralisé, que l’obéissance à l’autorité n’y soit pas contrainte mais volontaire, et que la prise de décision exige le consensus. [...] Parce que les systèmes traditionnels reposent sur un idéal d’harmonie et sur la promotion d’un consensus égalitaire par la persuasion et le débat, les dirigeants doivent composer avec la diversité des opinions et des idées présentes dans toute communauté. [...] Ainsi, un désaccord actif et parfois vif est un signe de santé dans un système traditionnel : cela signifie que les gens interpellent leurs dirigeants et les obligent à démontrer le bien-fondé de leur position. [...] Dans une conception autochtone de la responsabilité, la question “À qui rends-tu des comptes ?” semble donc avoir un sens littéral.5

En somme, le conflit entre l’État colonial et les peuples autochtones ne porte pas que sur la distribution des droits. Plus fondamentalement, au cœur des tensions s’opposent des conceptions irréconciliables du territoire et de la justice. La « normativité ancrée », relation étroite et réciproque avec le territoire, se trouve réduite à des catégories juridiques de propriété, de « reconnaissance » et de développement. Bref, quand l'État accorde plus de droits aux communautés autochtones, c'est un gain matériel, mais c'est aussi l'effacement de modes de relation plus sains au territoire. 
 

Notes

1 «À qui de droit»: formule dépersonnalisante qu'on inscrit sur une lettre quand on ne sait pas à qui l'on parle, quand on s'adresse à une entité juridique et une autorité reconnue, souvent suivi d'un avis ou d'un formulaire à remplir.

2 Voir Peau Rouge, Masques Blancs, de Glen Coulthard, p.21

3 Voir Peau Rouge, Masques Blancs, de Glen Coulthard, p.64

4 Voir Peace, Power and Righteousness, de Taiaiake Alfred, p.42

5 Voir Peace, Power and Righteousness, de Taiaiake Alfred, p.92