Les dirigeants de l'entreprise Domtar mobilisent plusieurs stratégies légales pour garder une bonne image publique et éviter les suspicions que pourraient relever leurs activités répréhensibles. D'abord, Domtar fait partie d'un conglomérat dont la structure de propriété est particulièrement complexe, ce qui dissimile ses liens avec Asia Pulp and Paper, son recours aux paradis fiscaux, ainsi que ses activités les plus délétères sur l'environnement et les communautés locales. Ensuite, les activités écocidaires de Domtar sont camouflées sous une épaisse et insidieuse couche de greenwashing. Ces stratégies servent bel et bien des intérêts économiques d’accumulation du capital.

La stratégie de dissimulation de la structure de propriété

La structure de propriété d’une corporation représente qui possède, contrôle ou bénéficie d’une entreprise. Domtar fait partie d’un conglomérat dont la structure de propriété est particulièrement complexe et opaque1. Maintenir une structure de cette envergure est problématique, parce qu'elle soumet une grande partie du secteur forestier à ses propres intérêts financiers.

Mais comment est-ce organisé concrètement? 

La corporation dont fait partie Domtar est liée à de multiples usines et sociétés holdings (des entités juridiques dont l’objet principal est de détenir et d’administrer le capital d’une entreprise), liées les unes aux autres et incorporées dans différentes juridictions (voir le schéma ci-dessous)1.

Dans les juridictions où sont implantées les principales sociétés holding de Paper Excellence (donc de Domtar), soit les Pays-Bas, la Malaisie, les Îles vierges britanniques et Hong Kong, l’entreprise n’exerce aucune activité de production. Comme par hasard, ces quatre juridictions sont reconnues comme étant des centres financiers offshores (qu'on peut considérer comme paradis fiscaux), offrant aux entreprises étrangères des taux d’imposition très bas selon l’indice des paradis fiscaux des entreprises2 et l'indice de secret financier3

En effet, une des stratégies d’optimisation fiscale utilisées par les entreprises multinationales est de réduire son profit dans les pays où le profit est imposé, pour le transférer dans un autre pays où il ne l’est pas. Une entreprise peut ainsi exagérer le coût de l’achat de services dans une de ses filiales dans un pays dépourvu d’imposition, de manière à ce que sa filiale où il y a des impôts ne génère aucun profit. Par exemple, la filiale états-unienne de Domtar a effectué 1,7 milliard de dollars lors du premier trimestre de 2026, sur lesquels elle a uniquement déclaré 3 millions en impôts, soit 0,16% de ces revenus4. Au soi-disant Canada, où le taux d’imposition est plus élevé qu'aux soi-disants États-Unis, les revenus déclarés (et donc les impôts perçus) sont probablement encore plus faibles.

 

Par ailleurs, une enquête a montré qu'APP a usurpé l’identité de certain·e·s de ses employé·e·s à leur insu pour fonder des entreprises liées à la corporation, mais prenant en charge les tâches les plus répréhensibles sur les plans environnemental et social, sans faire directement porter le fardeau à APP5. Cette enquête révèle le peu de considération d'APP pour ses employé·e·s, mais aussi ses efforts pour protéger son image et dissimuler ses actions les plus déplorables. Ainsi, si une entreprise possédée par Domtar se retrouve à être responsable d'un dommage environnemental considérable, cette entreprise fera simplement faillite, faisant en sorte que c'est la population locale qui sera responsable du nettoyage.

Il est important de souligner que la destruction des écosystèmes et des communautés commise par APP et Domtar ne sont toutefois pas le reflet d'un dirigeant problématique, mais d'une logique globale de maximisation des profits. Alors que des gouvernements de plus en plus à droite réduisent de plus en plus la règlementation et son application par les États, ses violations ne feront que se multiplier, parce qu'ils sont source de richesse pour les actionnaires. Donc non seulement Domtar évite en partie de payer des impôts, mais si un problème grave survient, elle est en mesure d'éviter les conséquences financières. Ce sont donc les gouvernements et les communautés locales qui prennent tous les risques pour la multinationale.

Le greenwashing de Domtar et d’APP

Bien que Domtar soit certifiée FSC (Forest Stewardship Council), c'est-à-dire une certification qui « reconnaît que leurs pratiques de gestion respectent les plus hauts standards en matière d’aménagement durable des forêts »6, une enquête a montré que celle-ci avait échoué à reconnaître les dommages environnementaux de plus de 340 clients issus de l’industrie forestière, desquels les pratiques étaient reconnues comme étant durables7. Le rapport montre aussi que la certification permet aux entreprises d’induire le public en erreur. Ces omissions remettent en cause, voire invalident totalement la certification FSC.

En ce qui concerne APP, à la suite de scandales liés à la déforestation causée par l’entreprise en Indonésie, elle a recruté une variété de publicistes, de particuliers et d’ONG prétendument indépendantes (tel que Cohn & Wolfe et Environmental Resource Management) pour promouvoir ses pratiques soi-disant écologiques8. L’entreprise a ensuite mené de larges campagnes pour faire la promotion de son « souci de l’environnement ». Elle a donc mis de l’avant qu’elle avait toujours suivi les régulations en matière d’environnement, alors qu’il n’y a rien de plus faux. En effet, elle avance que la plantation d’arbres nécessaires à son industrie permettrait le captage de CO2. Toutefois, en réalité, APP a d’abord détruit des millions de vieux arbres de centaines d’espèces différentes, avant de se vanter de reboiser ces terres d’arbres d’une seule espèce, coupés 5 à 7 ans plus tard. APP draine ainsi les sols tourbeux pour planter ses monocultures (pour en savoir plus sur la supercherie du reboisement, voir l'article p.X). La société de sous-traitance Environmental Resources Management a aidé l’entreprise à promouvoir une « empreinte carbone quasi nulle » sur la base d’hypothèses incomplètes qui omettaient les émissions de gaz à effet de serre les plus importantes de l’entreprise8.

De plus, en 2025, le FSC a mis à jour l’application de ses règles relatives aux « groupes d’entreprises », qui déterminent la responsabilité des entreprises certifiées en cas d’infractions commises par leurs filiales, fournisseurs ou sociétés affiliées9. Cette modification pourrait permettre à APP de réintégrer le FSC, sans pour autant remédier aux méfaits sociaux et environnementaux qui les avait faits perdre la certification par le passé9. Bref, le FSC priorise les intérêts des entreprises privées à leurs soi-disant engagements envers des communautés plus « durables ». La certification consiste ainsi en une forme de greenwashing. Enfin, pour les nombreuses entreprises qui vivent du saccage des forêts, la certification FSC donne une sanction morale qui donne l'impression que quelqu'un·e en prend soin.

 

Liens entre Asia Pulp and Paper et Domtar

Asia Pulp and Paper (APP) est la filiale dédiée à l’industrie de pâtes et papiers qui appartient au conglomérat Sinar Mas, conglomérat possédé par la riche famille Widjaja détenant une fortune (déclarée) de 9,7 milliards de dollars américains[1]. En Indonésie, APP aurait converti plus de deux millions d’hectares de forêts tropicales en plantations de bois à pâte, notamment dans des zones abritant des espèces en voie d’extinction, en plus de causer des conflits sociaux avec les populations locales autochtones et allochtones1.

Mais quels sont les liens entre APP et Domtar?

Depuis les années 2010, APP est dans une démarche d’acquisition de plusieurs des plus larges compagnies de pâtes et papiers en Amérique du Nord et du Sud à partir de sa compagnie affiliée, Paper Excellence. L’une d’entre elles est Domtar, acquise en 2021. Bien que APP et Paper Excellence nient faire partie du même groupe corporatif, plusieurs éléments montrent qu’elles semblent être liées. D’abord, le propriétaire de Paper Excellence est le fils du propriétaire d'APP. Ensuite, le rapport Papering over corporate control (2022) identifie plusieurs liens significatifs entre Paper Excellence, APP et Sinar Mas : la participation de Sinar Mas et d'APP à l'acquisition et l'exploitation de la première usine de Paper Excellence au Canada, les inscriptions de ces entreprises en tant que lobbyistes canadiens sont liés, le prêt de fonds à Paper Excellence par une banque de Sinar Mas, etc. Ces liens témoignent d’un contrôle exercé par Sinar Mas et APP sur Paper Excellence, et donc sur Domtar1.

Pourquoi est-ce important?

Derrière le branding de Domtar se trouve un conglomérat corporatif ayant un historique de destruction de l’environnement et des communautés locales autochtones et allochtones. Leur but est donc de conserver une image locale, pour garder l'illusion que les profits sont généralement réinvestis au soi-disant Québec (qu'au moins le riche patron possède son hélicoptère au soi-disant Québec).

 

1 Aller voir Paper Excellence’s relationship with Asia Pulp & Paper and the Sinar Mas Group, par Greenpeace, en 2022: https://urls.fr/IvZxny

2 Aller voir Corporate Tax Haven Index, par Tax Justice Network, en 2022:  https://cthi.taxjustice.net/en/

3 Aller voir Financial Secrecy Index, par Tax Justice Network, en 2022 : https://fsi.taxjustice.net/

4 Aller voir Domtar Corporation, par United States Securities and exchange commission, en 2026: https://www.sec.gov/ix?doc=/Archives/edgar/data/1381531/0001193125262086...

5 Aller voir Revealed: Paper giant’s ex-staff say it used their names for secret company in Borneo, par Philip Jacobson, en 2018: https://news.mongabay.com/2018/07/revealed-paper-giants-ex-staff-say-it-used-their-names-for-secret-company-in-borneo/

6 Aller voir Certification forestière, par Gouvernement du Québec, en 2026 : https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles...

7 Aller voir Une enquête révèle les failles du système de certification du bois « responsable », par ICIJ, en 2023 : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/03/01/une-enquete-reve...

8 Aller voir The truth behind APP’s greenwash: Investigative report, par Eyes on the forest, en 2011: https://wwfeu.awsassets.panda.org/downloads/eof__14dec11__the_truth_behind_apps_greenwash_final.pdf

9 Aller voir Critics say FSC update risks weakening accountability for forest harm, par Hans Nicholas Jong, en 2025: https://news.mongabay.com/2025/09/critics-say-fsc-update-risks-weakening-accountability-for-forest-harm/