Après avoir abordé la question de la foresterie d'un point de vue pratique, cet article apportera des réflexions sur la relation que le capitalisme et l’État colonial a au territoire. Comme il sera expliqué, le colonialisme et le capitalisme tentent à tous les jours d’aliéner cette relation en établissant une distinction nette et hiérarchisante entre la Société et la Nature. Cela permet de comprendre pourquoi tant de ressources naturelles sont exploitées, et ce, en tout impunité. Prenant appui des écrits du courant de la résurgence, nous réfléchirons aux manières de déconstruire cette relation.

Suivons le circuit. Un arbre est abattu. Scusez, une « ressource naturelle est aménagée durablement ». Il devient pâte, papier, puis emballage. Ce dernier est utilisé par Amazon dans leur tout nouveau service de livraison à domicile par drone. S'il est recyclé, il retourne amoindri dans le circuit industriel. Même si, dans les faits, il est décyclé, on le qualifie de « propre », de « circulaire », d’« efficace ». Remarquez que la forêt, scusez, la « ressource naturelle durable », n'apparait qu'au début du circuit, comme une simple ressource mise à la disposition d'une industrie extractive. Pourtant, l'arbre, arraché de la terre qu'il retenait de ses racines, laisse derrière lui un sol plus enclin à l'érosion. Les champignons formant la mycorhize locale, liant les arbres entre eux, s'effritent avec lui. Le recyclage, supposée vertu du système circulaire, ne retourne rien à cet écosystème, tout comme le développement durable. Et, comme nous l'avons montré, planter des arbres résineux en rangées témoigne moins d'un souci de redonner au territoire que d'une planification de la prochaine extraction.
Le geste du recyclage est contractuel : si je trie, je peux consommer. Pendant ce temps, les colon·ne·s ignorent ce qui se passe sur le territoire; pendant ce temps, iels s’obstinent à jouer au jeu qui leur a été imposé, alors que les forêts brûlent et qu'on coupe davantage. Ça fait l'affaire de l'État. Couper toujours plus, recycler juste assez pour faire taire les mauvaises consciences.
C'est précisément de cela dont on parle lorsque l'on pointe du doigt la séparation entre la Société et la Nature. C'est un régime épistémique qui produit une coupure fondamentale entre le sujet rationnel (l'innocent·e colon·ne) et une Nature conçue comme extérieure, passive et disponible. Les fondements du capitalisme reposent sur cette rupture Société/Nature, qui se traduit aussi dans la séparation entre le travail « productif » et celui nommé « reproductif » ou « non productif ». Le travail dit productif – aussi nommé « travail abstrait » – transforme les objets (ex : troncs d’arbres) en marchandises (ex : bois d’œuvre). La valorisation de ce travail se matérialise à travers la rémunération des personnes travailleuses (désignées sous le vocable de « force de travail ») et le profit engendré, en dollars, grâce à la vente des marchandises. Le travail dit reproductif, quant à lui, est non valorisé : il ne fait l’objet d’aucune rémunération et sa valeur n’est pas intégrée dans le prix des biens qui sont produits. Il s’agit de l’ensemble des relations appropriées que sont le travail écologique de la forêt, de la terre, de l’éducation des enfants (formaté·e·s pour être de futur·e·s travailleur·euse·s), du tri des déchets occidentaux dans le « Sud global », etc.
Alors que les relations économiques traversent l’ensemble du vivant, le capitalisme, du fait qu’il s’assoit sur un dualisme Société-Nature, ne prend en compte que les relations productivistes d’une main-d’œuvre humaine. Le greenwashing (#quand l'industrie prétend qu'elle prend soin de l'environnement) renforce aussi le mythe selon lequel on pourrait se passer du travail de la Nature. Ça renforce encore les codes par lesquels on invisibilise le travail de la Nature, par lesquels on refuse de voir le travail reproductif comme un travail dont le capitalisme tire profit. En d’autres mots, ce système économique fonctionne en amputant l'économie de la nature, en invisibilisant les flots de relations entre la Société et la Nature pour ne prendre que celles qui sont quantifiables et compréhensibles par ses propres codes.
Ce geste de rendre lisible, d'ordonner la nature selon des codes extérieurs à elle-même, est un principe fondateur qui contextualise vers une fin, qui donne leur sens aux parties en les déterminant par rapport à un tout, se nomme arché. Lorsqu’on décide d'extraire l'arbre pour le transformer en ressource naturelle, puis en pâtes et papiers, on lui refuse une existence qui lui est propre. À partir du moment où le territoire cesse d'être ce qu'il est — un ensemble de relations vivantes, de réciprocités et d'obligations — et qu'il devient ressource pour le Capital ou pour l'État, il est absorbé dans un contexte qui lui impose une finalité: « [À] partir du moment où le cheval cesse d'être l'animal spontané qui est responsable de son propre être et qu'il devient l'animal qui, par exemple, doit porter l'animal politique [l'humain], il est absorbé dans son contexte et acquiert une nature. Ce qu'il devient n'est pas nécessairement ce qu'il est, mais quelque chose d'autre ou quelque chose défini par quelqu'un d'autre. »1.
L'arché capitaliste et colonial, ayant pour finalité l’augmentation du taux de profit via l'appropriation et la marchandisation de ressources, détruit d'abord le sens de la forêt, en clôturant, par des principes fondateurs extérieures à celle-ci, ce qui peut exister ou avoir de la valeur en elle. Tout ce qui reste indéfini, tout ce qui n'est pas intégré dans les codes du capital et de l'État colonial, est relégué à l'arrière-plan: c'est le travail reproductif, l'énergie des écosystèmes, l'appropriation des terres des populations colonisées. Les codes coloniaux et capitalistes sélectionnent ce qui compte selon leurs propres critères, soit la capacité de produire de la plus-value (profit), et rendent invisible, ou illégitime, ce qui échappe à leurs métriques. C'est sur ce fond d'invisibilisation structurelle que repose la non-valorisation du travail reproductif.
Est-ce que le développement durable propose de valoriser le travail reproductif? En d'autres mots, est-ce que le développement durable est écolo? Absolument pas. Dans la lutte acharnée du capitalisme vert contre toute forme de solution réelle à la crise écologique, on ne mise que sur ce qui est quantifiable et rentable en se concentrant sur « l'efficacité énergétique ». Cette solution qu’est le développement durable omet que, comme dit précédemment, le fondement structurel du capitalisme est le travail non-valorisé. En effet, « les estimations chiffrées du travail humain non rémunéré — effectué en grande majorité par des femmes — varient entre 70 et 80% du PIB mondial ; celles des “services écosystémiques”, entre 70 et 250% du PIB. »2. Sans ce travail, c'est le système au complet qui s'écroule. Comme le résume Moore : la valeur ne fonctionne que parce que la majorité du travail n'est pas valorisé3.
C'est une loi de Cheap Nature: avant même qu'une machinerie n'entre dans le bois, un travail immense a déjà été approprié, en passant par la dépossession des territoires non cédés par l'État colonial, jusqu'aux millénaires de relations tissées entre les êtres vivants et leurs milieux. Le système se croit invulnérable. Il accapare sans compter, parce qu'il a décidé que ce qu'il prend n'a pas de voix ni de valeur. Il est nécessaire de reconnaître ce que le productivisme tente d'obscurcir pour être en mesure de lutter contre le capitalisme. Il faut connaître l’ennemi pour le combattre.
Notes:
1 Pour en savoir plus, consultez Redefining Anarchy: From Metaphysics to Politics par Frantzanas Sotirios, publié en 2019
2 Pour en savoir plus, consultez Feminist Ecological Economics and Sustainability par Patricia E. Perkins, publié en 2007.
3 Pour en savoir plus, consultez Capitalism in the Web of Life de Jason W. Moore