
La compagnie de foresterie Excellence Paper, rebaptisée Domtar en 2024, détient un vaste empire en Amérique du Nord et dans le reste du monde. Seulement au soi-disant Canada, elle possède 22 millions d’hectares de forêts, soit quatre fois la superficie de la Nouvelle-Écosse et l’équivalent de 2% de la superficie du pays. De plus, dans les dernières années, continuant de vouloir monopoliser le marché, Domtar a acquis plusieurs compagnies : Catalyst Paper Corporation en 2019, Produits forestiers Résolu en 2023, Domtar /Corporation en 2024, etc. Avant même l’achat des deux dernières compagnies, en 2021, Domtar 1 détenait une part de marché de 21% dans le secteur canadien des pâtes et papiers, faisant d'elle le plus important producteur. Avec des ventes annuelles de 11 milliards de dollars américains par année, cette compagnie se classe parmi les cinq plus gros acteurs de l’industrie forestière en Amérique du Nord.
Alors que Domtar privatise et sabote les forêts pour gonfler son chiffre d’affaires, comme le montre l’extrait suivant, elle affirme tout bonnement respecter les peuples autochtones et avoir de bonnes relations avec eux: « Nous nous engageons à faire progresser […] la réconciliation, à promouvoir le développement économique des communautés et à encourager le respect ainsi que la connaissance des droits, de la culture et des liens à la terre des peuples autochtones. » Or, autant aux niveaux local que mondial, les faits prouvent le contraire. Mondialement, ce géant a une relation consanguine avec Asia Pulp and Paper, lequel est connu pour ses implications dans la déforestation et dans la violation des droits humains. À plus petite échelle, au soi-disant Canada, force est de constater que Domtar contribue à la logique d’élimination qui est intrinsèquement liée au colonialisme d’établissement. En témoigne le racisme environnemental dont elle fait preuve, celui-ci ayant fait la une des nouvelles, dont dans le Halifax Examiner. En outre, plusieurs peuples autochtones se mobilisent notamment pour bloquer ses activités en territoire ancestral. Les prochains paragraphes dresseront un portrait du racisme environnemental et du colonialisme de ce géant de la foresterie au soi-disant Canada2. Cela permettra de montrer comment il participe à la logique d’élimination propre au colonialisme d’établissement.
Qu’est-ce que le racisme environnemental?
D’abord, le racisme environnemental est une forme d’injustice caractérisée par la surreprésentation de communautés racisées et/ou autochtones habitant dans des zones polluées. Ces polluants résultent de politiques, de pratiques, de directives ou d’activités économiques. Par exemple, aux États-Unis, les enfants afro-américain·e·s issu·e·s de familles de classe moyenne ont trois fois plus de risques d’être intoxiqué·e·s au plomb que les jeunes Blanc·he·s issu·e·s de la même classe. Cela s’explique par la corrélation entre le fait d’être afro-descendant·e et celui d’habiter à proximité d’industries polluantes, comme des dépotoirs, et d’avoir accès à des services de piètre qualité, notamment à ceux d’assainissement des eaux. Le racisme environnemental englobe divers enjeux : emplacement des installations industrielles, exposition différenciée aux pesticides et à d’autres produits toxiques, déversement de déchets dangereux dans l’eau, enjeux de santé publique, occupation d’emplois risqués, retard dans les opérations de dépollution en fonction de l’origine ethnique et de la classe sociale, application inégale des lois environnementales, etc. Alors que les populations racisées subissent en première ligne les dommages environnementaux des activités économiques et des décisions politiques du gouvernement à la tête de l’État colonial, ce sont les personnes blanches qui sont avantagées. De fait, elles tirent profit de ces activités et décisions, et ce, sans être exposées à leurs effets néfastes. Au soi-disant Canada, le racisme environnemental est intrinsèquement lié au colonialisme, étant donné que ce sont l’« État » et les compagnies privées qui détruisent, à coups de projets de développement et de lois, les territoires ancestraux. Par le fait même, c’est le mode de vie des Autochtones qui est bouleversé ainsi que l’exercice de leur souveraineté3. Et, comme il sera expliqué à la prochaine section, Domtar, aux antipodes de ses discours sur la réconciliation avec les Autochtones, est complice du racisme environnemental et de la dépossession territoriale.
Domtar : champion du racisme environnemental…
De fait, ce géant de la foresterie se trouve au cœur de plusieurs scandales, mettant en lumière sa présence illégitime en territoire ancestral et son racisme environnemental.
Par exemple, en 2021, la Première Nation Michipicoten, située proche de Wawa, au nord du soi-disant Ontario, a menacé de poursuivre Domtar en justice, parce qu’elle ne décontamine pas les sols de son ancien site de déchets de bois, qui se situe sur leur territoire ancestral (voir l'image plus haut ). En effet, depuis plusieurs décennies, du lixiviat provenant du Domtar’s Martel Wood Waste Site contamine les sols, les cours d’eau et la nappe phréatique du territoire des Michipicoten. Cela fait quelques années qu'iels tentent d’obtenir de Domtar et du gouvernement provincial un accord afin qu’ils prennent des mesures pour que le lixiviat cesse de s’écouler hors site et pour nettoyer les dégâts que cette négligence a engendrés. Malgré cela, loin de se montrer collaboratifs, ils n’ont pas encore mené de consultations à ce sujet. Cette situation est d’autant plus absurde que cela fait depuis l'an 2000 que le gouvernement du soi-disant Ontario, faisant régulièrement des rapports de surveillance, est au courant des problèmes de propagation du lixiviat au-delà de la zone autorisée et laisse, en toute impunité, Domtar poursuivre ses activités. Il a fallu que la Première Nation Michipicoten collecte et analyse ses propres données pour constater que leurs ressources naturelles sont contaminées. Ce cas de racisme environnemental est intrinsèquement lié au colonialisme, puisque l’« État » et les acteur·ice·s économiques contaminent les moyens de subsistance des Michipicotens, ce qui met en jeu leur mode de vie et l’exercice de leur souveraineté4. En ce moment, il y a plusieurs cas similaires de racisme et de colonialisme environnementaux dans lesquels Domtar est impliquée : pollution de la rivière Kaministiquia, déversement de déchets toxiques dans la rivière Kootenay, aggravation de la contamination au mercure dans la rivière proche d’où vit la Première Nation de Grassy Narrows, etc.5
Un autre cas flagrant de racisme environnemental et de colonialisme ayant longtemps fait les manchettes des journaux, c’est le scandale ayant frappé la Première Nation de Pictou Landing, en soi-disant Nouvelle-Écosse. En juin 2014, un tuyau transportant 90 millions de litres de déchets par jour depuis l’usine Nothern Pulp (qui appartient à Excellence Paper, aujourd’hui connu sous le nom de Domtar) à Abercrombie Point, sous la rivière East, jusqu’à l’installation de traitement située sur le territoire de la Première Nation de Pictou Landing a rompu. Or, selon le juge Del Atwood, cet accident était voué à se produire, puisque, depuis 2008, des fissures, des fuites et d’autres endommagements étaient visibles sur l’oléoduc. Malgré cela, rien n’a été fait pour y remédier. Ce sont ainsi 47 millions de litres d’effluents toxiques qui se sont déversés sur des sites funéraires de cette Première Nation. Alors qu’avant même ce dégât, l’eau du détroit de Northumberland (notamment dans Boat Harbour, voir l’image) était déjà intoxiquée par les activités de cette usine et dégageait une odeur nauséabonde, la situation n’a fait qu’empirer. En 2020, l’usine a fermé ses portes, cédant à la pression exercée par la Première Nation de Pictou Landing. Cependant, elle a laissé derrière elle des eaux et des terrains lourdement contaminés6.
Le racisme environnemental et le colonialisme ont des effets à long terme sur les communautés affectées, lesquels seront mentionnés à la prochaine partie.
… et complice de la logique coloniale d’élimination
Pour continuer, la négligence criminelle de Domtar quant aux impacts de ses activités a des répercussions sur les groupes qui les subissent.
Au soi-disant Canada, la contamination de territoires est inégalement répartie. De fait, les peuples autochtones sont davantage exposés aux externalités négatives des activités industrielles, puisque plusieurs se situent sur leur territoire. Reprenons le cas de l’usine Nothern Pulp mentionné plus haut. La région affectée connait le troisième plus haut taux de cancer par habitant·e des districts sanitaires du soi-disant Canada. De plus, des études préliminaires montrent que, comparativement à la moyenne des habitant·e·s en Nouvelle-Écosse, la Première Nation de Pictou Landing présente des proportions plus élevées de maladies respiratoires (asthme, bronchite, etc.). Une corrélation a été constatée entre ces maladies et les activités de l’usine. Par ailleurs, l’exposition à des substances toxiques affecte directement la santé reproductive des femmes autochtones : les nombres de fausses couches, de cancers de l’appareil reproducteur, de bébés atteints de maladies chroniques, d’infertilité sont relativement élevés7.
Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres des impacts des activités de Domtar sur la santé des peuples autochtones. Par exemple, dans la Première Nation de Grassy Narrow, selon le gouvernement ontarien, plus de 58% des membres sont diagnostiqué·e·s de maladies causées par l’intoxication au mercure. Cependant, il est important de souligner que les membres de la communauté ainsi que des équipes de recherche ne citent généralement pas ce chiffre, puisque le gouvernement tente de minimiser le problème en rendant difficile l'obtention du diagnostic. En réalité, ce sont presque tous les membres de Grassy Narrow qui ont vu leur santé se détériorer par la présence de mercure dans la région.
En plus d'affecter la santé de la population, les dégâts environnementaux provoqués par Domtar détruisent directement le mode de vie des communautés autochtones affectées. En effet, ce sont leurs ressources naturelles - eau, air, faune, flore, etc. - qui sont contaminées par les substances toxiques. Elles doivent donc abandonner leurs activités traditionnelles faites sur le territoire et celles de subsistance - comme la chasse et la pêche.
Les impacts sur la santé et le mode de vie des Autochtones du racisme environnemental et du colonialisme de Domtar s’inscrivent dans la logique coloniale d’élimination, directement liée au colonialisme d’établissement du soi-disant Canada. Elle se définit par la tentative des colon·ne·s situé·e·s en territoire ancestral d’annihiler les populations autochtones afin de s’approprier leurs terres et leurs ressources. Cette logique fait structure, puisqu’elle se manifeste à travers divers projets, mesures, pratiques et institutions. En témoignent, par exemple, l’extinction des droits et des titres ancestraux dans la négociation de traités, l'aliénation des modes traditionnels de subsistance, les stérilisations forcées, les disparités dans les taux de mortalité et d’infertilité, etc.)8
Conclusion : la résistance continue!
Pour conclure, tandis que Domtar se targue d’entretenir des relations saines avec les peuples autochtones, dans les faits, cet empire participe directement à la logique d’élimination de ceux-ci. Il contribue ainsi directement à l’expansion coloniale du soi-disant Canada. En témoigne le racisme environnemental – inhéremment lié au colonialisme – dont il fait preuve.
Heureusement, plusieurs peuples autochtones résistent à la présence de cette entité coloniale et la mettent à mal. Comme mentionné précédemment, la Première Nation de Pictou Landing, après des années de lutte, a poussé l’usine de Northern Pulp à fermer ses portes. Au soi-disant Ontario, la Première Nation de Grassy Narrow a mené le plus long blocage contre la foresterie, lequel a débuté en 2002. Elle a réussi à mettre fin à toute exploitation forestière sur son territoire ancestral: en 2017, notamment, la province a désigné une zone d'interdiction de récolte couvrant 76% de la forêt visée par un plan d'aménagement forestier 2012-2022. Ce moratoire sera bientôt échu. Au soi-disant Québec, suite à des mois de blocage et de contestation de l’Alliance Premières Nations MAMO, le projet de loi 97, visant à réformer le régime forestier pour donner davantage d’hectares de forêts au privé, a été abandonné. MAMO continue de se battre pour que les compagnies forestières, complices de l’« État », cessent leurs activités, puisqu’elles les font en territoires non cédés. Par le fait même, elles ne respectent pas leurs droits ancestraux. Nous vous invitons à soutenir les diverses luttes autochtones afin de renverser la vapeur!9
1. Afin d’éviter toute confusion, « Domtar » sera le nom utilisé pour désigner la compagnie pour le reste de l’article.
2. Pour en savoir plus sur l’empire qu’est Domtar, consulter :
Les forêts canadiennes sous la coupe d’une entreprise financée par Pékin, par Olivier Bourque, Zach Dubinksy et Elizabeth Thompson, 2023: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1961861/forets-canadiennes-paper-excellence-domtar-resolute-chine
Pulp Fiction. Canada’s Largest Pulp Producers’ Actions Do Not Match Their Sustainability Claims, par Courtenay Lewis et Ashley Jordan, 2021: https://www.nrdc.org/sites/default/files/pulp-fiction-canada-forests-report.pdf
Deforestation Inc: Paper Excellence and the environmental insult to a First Nation community, par Joan Baxter, 2023: https://www.halifaxexaminer.ca/investigation/deforestation-inc-paper-excellence-and-the-environmental-insult-to-a-first-nation-community/
3. Pour en savoir plus sur le racisme environnemental, consulter :
Environmental Racism and Invisible Communities, par Robert D. Bullard, 1994: https://researchrepository.wvu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1865&context=wvlr
Environmental Racism : Inequality in a Toxic World, par David Naguib Pellow, 2005: https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/9780470996973.ch8
Environmental Racism and the First Nations of Canada: Terrorism at Oka, par Laura Westra, 1999: https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/0047-2786.t01-1-00007
4. Pour en savoir plus sur le conflit entre la Première Nation Michipicoten et Domtar :
Michipicoten First Nation considers legal action against Domtar over alleged contamination near Chapleau, par Angela Gemmill, 2021: https://www.cbc.ca/news/canada/sudbury/michipicoten-legal-domtar-contamination-1.6131888
Michipicoten First Nation demandes accountability for decades of chemical contamination, par Michipicoten First Nation, 2021: https://anishinabeknews.ca/2021/08/michipicoten-first-nation-demands-accountability-for-decades-of-chemical-contamination/
5. Pour en savoir plus sur les autres conflits entre des Premières Nations et Domtar :
Mercury contamination in Grassy Narrows, Wikipedia: https://en.wikipedia.org/wiki/Mercury_contamination_in_Grassy_Narrows
Dead fish, strange odours and a copper tinge after reported spill on Thunder Bay’s Kam River, par Liam Baker, 2025: https://www.cbc.ca/news/canada/thunder-bay/thunder-bay-kaministiquia-river-effluent-spill-1.7620561
Ministry of Environment reviewing incident With Resolute Forest Products effluent in Thunder Bay, Ont., par Jeff Walters, 2021: https://www.cbc.ca/news/canada/thunder-bay/thunder-bay-resolute-discharge-1.5925061
B.C. hits Domtar mill with another wave of environmental penalties, par Stefan Labbé, 2025: https://www.biv.com/news/environment/bc-hits-domtar-mill-with-another-wave-of-environmental-penalties-11384099
6. Pour en savoir plus sur ce qui se passe entre la Première Nation de Pictou Landing et Domtar :
Deforestation Inc: Paper Excellence and the environmental insult to a First Nation community, par Joan Baxter, 2021
Voir le documentaire There’s Something in the Water, dirigé par Elliot Page et Ian Daniel, 2019
Northern Pulp plans to shut down Nova Scotia mill after premier refuses to grant extension, par Michael Gorman, 2019: https://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/northern-pulp-boat-harbour-nova-scotia-premier-stephen-mcneil-decision-1.5403916
Nova Scotia waiting on cleanup plan from Northern Pulp for defunct mill, par Taryn Grant, 2025: https://www.cbc.ca/news/canada/nova-scotia/northern-pulp-mill-closure-cleanup-1.7593222
7. Pour en savoir plus sur les impacts des activités de Domtar sur la santé des personnes touchées, en lien avec le racisme environnemental :
"Low-Dose, Long-Terme" Toxic Exposures Among "Indigenous Peoples in Canada": Impacts of Inequality, Environmental Health Challenges, and the Need for a Comprehensive Approach, par Federico Andrade-Rivas, Annalee Yassi et Reza Afshari, 2025: https://apjmt.mums.ac.ir/article_26370.html
Pipelines and Protests: Legacies of Struggle and Resistance in the Fight Against Environmental Racism in Canada, par Ingrid Waldron, 2022: https://www.researchgate.net/publication/364304705_Pipelines_and_Protests_Legacies_of_Struggle_and_Resistance_in_the_Fight_Against_Environmental_Racism_in_Canada
8. Pour en savoir plus sur le colonialisme d’établissement du soi-disant Canada :
La participation des Autochtones aux institutions démocratiques canadiennes, par Simon Dabin, 2021: https://umontreal.scholaris.ca/items/17e34ee8-ceb4-45f0-82b6-f2abb09f6dd1
Voir le chapitre Pas de demi-mesures : le prix de l’incertitude dans l’ouvrage Décoloniser le Canada, par Arthur Manuel, 2015
Les rouages du soi-disant Canada : le colonialisme d’établissement et la logique d’élimination, dans le site web de Rage climatique: https://www.rageclimatique.org/article-du-journal/les-rouages-du-soi-disant-canada-le-colonialisme-detablissement-et-la-logique
9. Pour en savoir plus sur les résistances en cours :
Nouvelle fronde des Premières Nations contre les forestières, par Marie-Michèle Sioui, 2026: https://www.ledevoir.com/actualites/environnement/957771/nouvelle-fronde-premieres-nations-contre-forestieres
Un deuxième blocage pour le collectif Mashk Assi, par Radio-Canada, 2023: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2000525/chemin-forestier-entrepreneurs-nitassinan
Grassy Narrows marks 20 years of the blockade protecting its land from logging, par Logan Turner, 2023: https://www.cbc.ca/news/canada/thunder-bay/grassy-narrows-blockade-20-anniversary-1.6699763