Des abîmes de l'extractivisme colonial à l'intériorisation du sens commun national


Dans le contexte d'intensification et d'extension des coupes forestières, les principaux acteurs de l'industrie cherchent à prévenir les critiques qui ont historiquement participé à la remise en cause de leurs pratiques. Pour y arriver, l'industrie forestière construit une adéquation fictive entre l'identité nationale québécoise et le Grand Nord, là où se produisent généralement les coupes. À ce titre, la propagation de discours trompeurs empreints d'un imaginaire colonial, ainsi que les tentatives d'intégrer les personnes autochtones au processus d'exploitation forestière, représentent des techniques systématiquement utilisées pour légitimer les coupes et permettre aux entreprises de maintenir leurs pratiques écocidaires et coloniales. Le tout se combine évidemment aux prétentions de « développement durable », dont l'usage apparaît très contradictoire avec les pratiques réelles de l'industrie.

L'annexion du Nord québécois : l'exploitation du territoire comme pilier de l'identité nationale québécoise

D'abord, au cours des dernières décennies, l'évolution du discours public a permis de naturaliser la présence allochtone et l'activité extractive au Nunavik. Contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, les coupes forestières industrielles dans le nord du soi-disant Québec demeurent une pratique relativement récente. Une partie importante des forêts aujourd'hui attribuable à l'industrie se situe dans le « Nord-du-Québec », région annexée relativement récemment au territoire « national » québécois. En effet, les frontières québécoises ont subi deux extensions: la première en 1898 (jusqu'au niveau de la rivière Eastmain), et la seconde en 1912 (jusqu'aux rives du détroit d'Hudson et de la baie d'Ungava). L'installation définitive d'infrastructures étatiques et industrielles n'est survenue qu'après les années 19601. Auparavant, le territoire administré par les « Québécois·e·s » s'arrêtait donc au sud du Nunavik et des domaines bioclimatiques de la taïga et de la toundra. 

Pour justifier et légitimer l'exploitation des ressources naturelles de la région, les élites politiques et économiques ont dû entreprendre de « nordifier » la culture et l'identité québécoise, pour susciter chez la population blanche de la vallée du Saint-Laurent un sentiment d'appartenance envers le Nord nouvellement annexé à la province. Cette stratégie a permis et permet encore aujourd'hui aux politicien·ne·s et aux entrepreneur·e·s coloniaux de s'approprier ces ressources et de s'auto-attribuer le droit de les exploiter, bien évidemment aux dépens des communautés autochtones (Eeyouch, Innues, Inuites) qui y vivent depuis des millénaires. Bref, si les coupes forestières dans les régions nordiques semblent relever du sens commun dans le discours public, il faut se rappeler que cette impression résulte d'un processus de naturalisation de la présence et de l'activité industrielle des colon·ne·s blanc·he·s dans le Nord. 

L'invention du Nord québécois comme lieu d'une mémoire nationale ou le colonisateur pris par les sentiments

Le projet de la Baie James constitue assurément un point clé pour illustrer cette relation entre colonisation, extractivisme et nationalisme québécois. Dans son ouvrage Puissance Nord, Caroline Desbiens explique comment le Nord québécois s'est construit par le biais d'un imaginaire colonial faisant de ce territoire « un lieu sauvage, une utopie, un espace nouveau », au sein duquel l'idéal religieux était remplacé par l'idéal néolibéral. Cet imaginaire s'appuie sur la doctrine coloniale de la terra nullius, ou en d'autres mots, sur l'idée du Nord comme territoire vierge et inoccupé (selon les standards occidentaux), disponible à la colonisation, à l'occupation et à l'exploitation.

Tout cela offrait la possibilité d'une « recalibration de la nation québécoise », ce qui permettait du même coup d'étendre les frontières géographiques de la province à des territoires qui étaient jusque-là « inoccupés » (par les colon·ne·s). Par son activité extractive, la province parvenait à cimenter son statut d’unique « propriétaire » légitime de la terre. Les pratiques extractivistes, qu'elles soient liées à l'hydroélectricité ou à la foresterie, participent à préserver l’utopie voulant que la « nation » soit un espace dont la vocation serait le développement économique. Comme le projet de la Baie-James, le Plan nord, un projet de développement économique mis de l’avant en 2013, découlait aussi d'une logique éminemment coloniale. À cet effet, la déclaration de Jean Charest au moment de lancer le projet incarne bien cette logique : « ce territoire [le Grand Nord], c'est notre maison, c'est le Québec [...], ce n'est pas seulement notre maison, c'est à l'intérieur de nous ». En créant un sentiment d’intimité avec le territoire à travers la mobilisation d’affects, l’exploitation des ressources naturelles se retrouve ancrée au cœur du projet national québécois. Pire encore, elle en devient une caractéristique fondamentale et naturelle. L’exploitation du territoire renforce l’intimité des colon·ne·s envers lui, et, aussitôt, toute critique de sa dimension coloniale apparaît comme un affront à l'imaginaire national ayant été formaté. 

Par ailleurs, les conditions qui définissaient les débuts de l'extractivisme forestier ont contribué à définir un archétype de la masculinité autour de l'image du bûcheron qui continue d'être célébrée dans la culture populaire2. D'ailleurs, cette masculinité demeure liée aux structures modernes de l'extractivisme, telles que l'industrie du pétrole, l'industrie des mines et l'industrie forestière. Dans ce contexte, les conséquences réelles de l'exploitation forestière sur les nations autochtones et l'écosystème forestier se retrouvent aussitôt occultées ou détournées, en partie grâce à ce façonnement de la conscience nationale qui se fonde autour de symboles et de récits, comme le mythe du Nord ou comme l'incorporation des ressources forestières à la figure coloniale du bûcheron. Ce symbolisme renforce également l'attachement sentimental des québécois.e.s à leur histoire, qui, quant à elle, se retrouve romancée. Bref, un nationalisme québécois sans dimension coloniale, c'est un peu comme une gentille police: ça ne se peut juste pas.

Développement durable rime avec dévastation mesurable : les ontologies irréconciliables

Ce rapport entre nationalisme québécois et extractivisme paraît être un point particulièrement essentiel à mettre en évidence alors que le mouvement souverainiste renaît dans toute sa désolation. L'imaginaire national, historiquement bâti autour de la foresterie, renforce l'incohérence liée à une autre stratégie coloniale, soit celle d'inclure les personnes autochtones à l'extractivisme forestier. Cette stratégie est assimilée à la notion de redwashing, qui s'incarne à travers le détournement du colonialisme et par son remodelage dans des termes tels que « partenariats autochtones », « entrepreneuriat autochtone » ou encore « opportunité ». Dans le cas de l’entreprise Domtar, ces termes abondent sur leur site web. Cela témoigne de dynamiques répandues chez les entreprises, soient celles de se dédouaner de toute accusation liée au fait de contribuer à un système de violence coloniale. Malheureusement, même si certain·e·s membres des communautés autochtones choisissent de négocier avec les entreprises forestières dans une perspective de gains économiques, cela demeure néanmoins du colonialisme. Il ne faut donc pas perdre de vue que la résignation de certaines communautés, qu'elle soit consciente ou non, représente une imposition du capitalisme et un prolongement de l'hypocrisie néolibérale. Les travaux de Glen Coulthard, membre de la nation dénée, sont à cet effet évocateurs. Dans son incontournable ouvrage Peau rouge, masques blancs, ce dernier propose le concept d'autodétermination incompatible pour démontrer comment les États colonisateurs imposent des subjectivités qui sont incompatibles avec les ontologies relationnelles autochtones3. Cette opposition sera d'ailleurs traitée plus en profondeur dans l'un des articles qui suit. 

Comme en témoigne une étude réalisée par Brendan Mackey, les gouvernements prétendent depuis des décennies que les forêts sont gérées selon les principes du « développement durable », mais leur notion de durabilité est strictement axée sur la maximisation de la production et sur la régénération des arbres commercialisables après les coupes4. Cette méthode n'est pas nouvelle, puisque plusieurs recherches ont démontré comment l'émergence de la foresterie scientifique et du cadastrage ont contribué à asseoir le règne d'une vision productiviste et d'exploitation à court terme des ressources5. À partir de dispositifs de standardisation fondés sur la monoculture, les relations complexes qui participaient à l'équilibre des écosystèmes forestiers ont été noyées et sublimées par les intérêts matériels (voir texte sur le reboisement). La vision utilitariste de la forêt a donc mené au remplacement du mot « nature » par celui de « ressources naturelles ». L'entreprise Domtar perpétue cette quête incessante de profits tout en cherchant à camoufler ses intentions. Effectivement, sur son site web apparaît même un onglet intitulé « positive impact on biodiversity », à en faire croire que raser la forêt pourrait avoir des impacts positifs sur les écosystèmes forestiers. Qui aurait cru !

En résumé, la destruction des écosystèmes forestiers va de pair avec la cimentation de l’imaginaire national et le renforcement des dispositifs coloniaux de l’État. Pour l’État, que ce soit en zone urbaine ou rurale, qu’il s’agisse de l’autonomie de groupes politiques subversifs ou de celle des forêts, chaque perte de contrôle, aussi petite soit-elle, représente une menace à la stabilité du néolibéralisme et à l’hégémonie de la structure étatique. Chaque entrave à l'exploitation et au contrôle standardisé de la nature représente une victoire contre le colonialisme (et le capitalisme) et un pas de plus vers l'autonomie !

 

1 Pour plus d’informations, consulter Puissance Nord : territoire, identité et culture de l’hydroélectricité au Québec, par Caroline Desbiens, 2015, p. 11.

2 Pour plus d’informations consulter Masculinity in Folklore: The Enduring Symbolism of the Canadian Lumberjack, par Caitlin Woloschuk, 2022, p.6.

3 Pour plus d’informations consulter Peau rouge, masques blancs, par Glen Coulthard, 2019, p. 62-63 ou consulter le texte « critique décoloniale de l'État ».

4 Pour plus d’informations, consulter Assessing the Cumulative Impacts of Forest Management on Forest Age Structure Development and Woodland Caribou Habitat in Boreal Landscapes: A case Study from Two Canadian Provinces, par Brendan Mackey, 2022, p. 13.

5 Pour plus d’informations, consulter L’oeil de l’État : moderniser, uniformiser, détruire, par James C. Scott, 2019, p. 30-31.