Les améliorations récentes sur la collecte des déchets, du compost et même des nouvelles consignes sur les bouteilles de plastique pourraient laisser croire à une amélioration générale des pratiques de recyclage des matières résiduelles. Or, depuis le 19e siècle, c'est tout le contraire! Les entreprises et les gouvernements ont forcé l'abandon de pratiques (qui seront exposées ci-dessous) qui étaient plus écologiques, c'est-à-dire basées sur des transformations minimales des composantes fournies par la nature pour permettre leur réintégration future dans les cycles écologiques, comme le cycle du carbone ou du phosphore. Le capitalisme a mis en place des techniques qui brisent ces cycles écologiques, favorisant la consommation de biens qui viennent principalement des mines et gisements de pétrole, pour finir au dépotoir. Ce texte examinera le cycle de vie du papier, de sa fabrication à son enfouissement, passant (parfois) par le décyclage, et ce, tout en gardant en tête le rôle de l'économie dans ses transformations.
Le papier recyclé d'avant...
Le papier se distingue des formes précédentes de médiums d’écriture (écorce de bouleau, papyrus, tissus) par le fait qu’il s’agit d'abord d’une pâte fermentée. Cette fermentation permet de créer des fibres plus fines et malléables qui peuvent ensuite être pressées sur une surface plane et de produire ainsi une surface lisse et propice à l'écriture. Puisque la décomposition des fibres était importante pour la production du papier, le chiffon, c’est-à-dire les vêtements usagés transformés en guenilles jusqu’à ce qu’elles soient inutilisables, est devenu la principale source de matière première de fibres pour le papier à partir du 8ème siècle. Après l’apparition de l’imprimerie, la demande de chiffon était si grande que l’on recensait, à Paris, au 19ème siècle, près de 100 000 chiffonier·ère·s. Celleux-ci étaient notamment des personnes autoemployées qui ramassaient les restes de tissus abandonnés pour les revendre aux papetier·ère·s1.
À cette époque, le capitalisme s’était déjà déployé. Dès l'apparition de technologies permettant de mobiliser la force mécanique pour défaire, en très peu de temps, les fibres de plusieurs arbres entiers, il était désormais possible de produire une fibre à papier à moindre coût. C’est donc la logique économique qui a progressivement imposé la substitution du papier de chiffon pour le papier de bois. En effet, les pratiques industrielles ne sont pas décidées collectivement, mais plutôt par les entreprises elles-mêmes qui cherchent d'abord à réduire leurs coûts de production pour faire plus de profit. Ainsi, lorsque les moulins de pâtes et papiers ont commencé à s’installer partout au début du 20ème siècle, il n’y a pas eu de larges consultations populaires pour savoir si les techniques étaient positives, mais simplement un transfert économique d’une source de production plus chère à une source moins chère.
Maintenant, il serait difficile de recycler les 92 millions de tonnes de tissus jetés annuellement dans le monde, vu la forte proportion des fibres synthétiques, souvent combinées pour un même tissus. Là est bien le point, les compagnies de textile ont commencé à nous vendre ce produit synthétique pour réduire leurs coûts...
...au recyclage d'aujourd'hui
Aujourd'hui, même si les technologies de réutilisation de la fibre de bois existent, on continue de couper des forêts afin de produire du papier, et ce, pour la même raison que celle mentionnée précédemment : le désencrage coûte plus cher que la coupe de nouveaux arbres. Un épisode historique intéressant illustre justement à quel point l’industrie du bois du soi-disant Canada est un acteur important dans ce phénomène. Dans les années 1990, des gouvernements d'États des soi-disant États-Unis, se trouvant en crise avec l’enfouissement de leurs déchets, ont commencé à passer des lois forçant l’utilisation d’un pourcentage de fibre recyclée dans la production du papier journal. Le secteur canadien du papier s’est immédiatement coalisé pour résister et maintenir le minimum légal autour de 20%, histoire que les papetières canadiennes n'aient pas besoin de rapatrier le vieux papier journal américain et de le recycler2 . Aujourd'hui, les compagnies québécoises se vantent de traiter du papier recyclé... mais elles omettent de mentionner qu'elles ont seulement commencé à le faire depuis qu'elles ont été forcées par leurs client·e·s.
Il y a plusieurs leçons à tirer de tout cela.
- D’abord, même si les États peuvent, sur papier, tenir tête au secteur privé, dans les faits, les gouvernements restent dans une logique d’aplaventrisme, sauf s'il y a une pression populaire.
- Ensuite, le recyclage du papier, qui requiert des usines de désencrage spécialisées, pourrait créer de nombreux emplois, puisque c'est un procédé complexe et couteux. L’opposition entre les pratiques écologiques et l’emploi est un leurre fréquemment utilisé par la droite à la fois pour appauvrir la population et pour perpétuer l’écocide.
- Finalement, l'histoire de l’imposition des fibres recyclées dans le papier journal met bien en lumière les logiques en jeu. L'absence de recyclage a un coût, généralement payé par celleux qui se trouvent à gérer les déchets produits. Mais généralement ces coûts sont beaucoup moindres3 (pour les industriels) que le recyclage de la ressource. La force d'influence des entreprises est telle que, même lorsque deux pays se retrouvent en conflits autour du paiement d'un ou de l'autre de ces coûts, elle peut faire plier un gouvernement externe. Pire, des pays comme la Thaïlande et la Malaisie continuent l'importation massive de déchêts du Nord global, réduisant ainsi encore plus la pression vers le recyclage.
Ceci nous amène à la raison pour laquelle on parle dans ce texte de « décyclage ». Le terme « recyclage » présente l'usage des ressources comme un cycle continu, alors qu’en fait, même dans les meilleures circonstances, les matières recyclées sont transformées en composantes de moindre qualité. Ce n'est, encore une fois, pas une question de technologie, mais plutôt de coût. Par exemple, le papier d’imprimante est transformé au mieux en boîte de carton et le carton est ensuite transformé en papier hygiénique ou en isolant. Cela ne prend même pas en compte l’engouement pour la biométhanisation, où l’on transforme directement des fibres en carburant. C’est ce que les gouvernements appellent la revalorisation énergétique : ce qu'on ne peut pas vraiment recycler, on s’en sert comme combustible. Évidemment, la réutilisation minimale des ressources, c'est mieux que rien. On reste néanmoins constamment pris avec une demande de bois neuf pour produire le papier au début de la chaine de décyclage. En fin de compte, le principal effet est de confondre la population et de réduire les préoccupations par rapport aux questions environnementales.
Une conséquence de l'économie, pas de nos choix individuels
Tant que le système capitaliste sera en place, les méthodes les moins chères seront priorisées avec les conséquences désastreuses que l’on connaît sur l’environnement et sur les communautés qui habitent les régions boisées. L’industrie du bois tient à maintenir ses pratiques dommageables de production, alors qu’il y aurait place à une réduction énorme de la consommation de fibres naturelles. Cependant, cette réduction ne restera qu'une potentialité tant et aussi longtemps que l’économie demeurera dérégulée, tant que les industriel·le·s pourront choisir ce qui est produit et comment ça l'est, et ce, dans la même optique de maximiser leur profit.
Notes
1 Pour en savoir plus, consulter L’ invention des déchets urbains: France, 1790 - 1970, par Sabine Barles, publié en 2005.
2 Pour en savoir plus, consulter Le recyclage du papier au Canada : une nouvelle réalité, par Jean-Luc Bourdages., publié en 1994 et disponible en ligne à: https://publications.gc.ca/Collection-R/LoPBdP/BP/bp356-f.htm .
3 Pour des exemples, par exemples les manques de ressources en cas de conflits militaires, voir Rebuts ou ressources? La socio-économie du déchet de Gérard Bertolini publié en 1978.