Le capitalisme et le colonialisme sont maintenus par les États québécois et canadiens, qui vivent et profitent de l’écocide en cours. Une étape importante pour renverser cet ennemi, c’est de le connaître : il s’agit d’un système se basant sur la division du peuple afin de mieux régner. Partant de ce constat, comme le montrera la première partie du texte, il faut dès lors s’attaquer au capitalisme et au colonialisme et centrer nos luttes autour de la constitution d’un réseau d’entraide et de soutien pour les personnes et les organisations militantes. Parallèlement à cela, nous devons poser les bases du monde que nous voulons voir advenir, libéré de toutes oppressions coloniales et capitalistes. À ce propos, la seconde partie du texte, à partir des écrits portant sur l’économie du don, apporte des réflexions philosophiques sur ce que pourrait être ce monde. Évidemment, il ne s’agit que d’une proposition et non pas d’un programme politique que nous voulons imposer, telle une élite éclairée. En effet, nous pensons que le monde de demain doit se constituer démocratiquement et laisser la parole aux populations qui, depuis trop longtemps, ont été muselées, voire été la cible de génocides, par les systèmes oppressifs que sont, entre autres, le colonialisme, le capitalisme, le patriarcat et le capacitisme.

Comment s’attaque-t-on à un système?

Pour commencer, le capitalisme tire profit de nos besoins vitaux, et ce, en nous faisant travailler afin d’être à même de payer nos factures, notre loyer et notre nourriture. Pour que les entreprises continuent d’obtenir les faveurs des investisseur·se ·s, ce profit produit sur notre dos doit toujours croître. C’est ce qu’on appelle la croissance économique. Le capitalisme est un système qui est plutôt fragile, puisqu’il repose sur l’augmentation et l’intensification continues de l’exploitation, détestée autant par les travailleur·euse·s que par l’écosystème qui est saccagé. L’éducation populaire, le syndicalisme, le sabotage et l’action directe sont diverses manières de restreindre l’action du capital et de redonner du pouvoir à nos communautés.

Une des formes de lutte consiste à rassembler, au sein d’une industrie, les personnes exploitées par une compagnie pour constituer un rapport de force contre l’employeur·e. Au fil du temps, cette stratégie s’est institutionnalisée dans le syndicalisme. Parmi les syndicats existants, ce sont celleux travaillant dans les compagnies forestières qui sont les plus à même de résister. Iels exercent différents moyens de pression contre les acteur·ice·s de l’industrie forestière afin d’avoir des conditions de vie décentes. Les employeur·e·s n’ont pas le choix, à un certain point, de faire des concessions, et ce, même si cela va à l’encontre de leur logique consistant à produire le plus de profit possible. C’est pourquoi il est essentiel de soutenir la résistance de ces travailleur·euse·s, particulièrement lorsqu’iels exercent des moyens de pression, comme les grèves. Au-delà de ces périodes de lutte, les travailleur·euse·s peuvent négocier directement dans le cadre de leur convention collective des mesures spécifiques. Iels pourraient, par exemple, demander de limiter les coupes à blanc en cours ou même de mettre un frein à l’exploitation des forêts vierges. Ces revendications ne sont toutefois pas intuitives. De ce fait, il est important d’ouvrir le dialogue avec celleux-ci afin de trouver des manières de protéger les forêts sans nuire à leurs conditions de vie.

Par la suite, les actions de blocage et de sabotage ont une importance stratégique, puisqu’elles peuvent être effectuées à tout moment dans la chaîne de production et qu’elles peuvent engendrer de lourdes répercussions économiques (rappelons que les capitalistes ne pensent qu’avec leur portefeuille). Perturber l’exploitation forestière rend plus compliqué et moins rentable, pour les compagnies, de détruire l’écosystème. En ce moment, comme mentionné dans l’article Le racisme environnemental de Domtar : poursuite d’une logique coloniale d’élimination, plusieurs membres des peuples autochtones exercent divers moyens de pression, dont les blocus sur des routes forestières. Ces blocus doivent être soutenus et encouragés par tous les moyens nécessaires (campagnes de financement, soutiens logistiques, relai les communications, etc.). Pour en savoir plus à ce sujet, nous vous invitons à consulter le nouveau zine de Rage climatique s’intitulant Actualité des luttes autochtones contre la foresterie au soi-disant Québec.

Au niveau des actions directes, nous voulons mettre en lumière deux éléments. D’une part, le propre de l’industrie forestière est de laisser de l’équipement et des ressources dans des secteurs fortement isolés, généralement sans défense. D’autre part, un des sièges sociaux de Domtar se situe dans des bureaux au centre-ville de Montréal…

Toutes ces actions ainsi énumérées contribuent à améliorer les conditions de vie du vivant. De plus, elles permettent de se réapproprier le fruit de notre travail collectif, qui est présentement accaparé par une poignée d’individus appartenant à la classe capitaliste.

Quel monde voulons-nous voir advenir? L’économie de la nature comme alternative

Ensuite, après avoir passé en revue différentes manières de s’opposer au capitalisme et au colonialisme, nous pouvons aussi nous demander pour quel avenir luttons-nous? Quel monde voulons-nous faire advenir? À ce sujet, les écrits de Robin Wall Kimmerer, membre de la Première Nation anishinaabe, portant sur l’économie de la nature, apportent des pistes de réponses intéressantes1. Kimmerer nous rappelle que l'économie de la nature – également désignée sous le terme d'« économie du cadeau » ou « du don » – commence par le don : le Soleil nous donne sans s'attendre à recevoir en retour. De même, la Terre nous nourrit et nous abrite, en donnant toujours d'abord.
Du cadeau vient une responsabilité de réciprocité et de gratitude. Réciprocité, car on doit redonner au vivant afin de perpétuer cette économie du cadeau. Gratitude devant l'abondance et la vie que la Terre offre à tous les êtres.

Or, présentement, la signification du terme « abondance » a été dénaturée par les forces politiques et économiques en place. Celles-ci, entretenant des relations coloniales et capitalistes avec le territoire, attribuent un sens quantitatif à cette notion : l’« abondance » part de la prémisse d’une nature à bas prix, dont la valeur est proportionnelle à la quantité de travail humain qu’il a fallu pour l’exploiter. Cette manière de définir l’abondance, consistant à arracher la nature du sol via le travail humain, présuppose un dualisme entre la Société et la Nature. Cette logique, définie dans le texte Les arbres ont leur propre voix que la logique du capital tente d'étouffer, impose une hiérarchie qui subordonne la nature à la société. Or, les penser comme étant séparées est un mythe d'invulnérabilité: le sujet moderne se veut invulnérable à toutes formes de dépendance ou de précarité. Ce faisant, il tend à invisibiliser les relations d'interdépendance avec la nature qui sont pourtant réelles2

Selon Kimmerer, l’économie du cadeau introduit une vision alternative de l’abondance et, plus fondamentalement, du capitalisme et du colonialisme. Elle la conçoit comme une forme de reconnaissance des dons de la nature qui permettent la vie. Partant de cela, Kimmerer propose de reconstruire l'économie sociale humaine sur des bases de relations réciproques avec l’écosystème. Cette alternative, reconnaissant l’interdépendance entre la nature et l’humain et brisant ainsi ce dualisme, rompt avec le mythe du sujet « invulnérable ». Sans la nature, l’être humain ne pourrait vivre et, en cela, il est vulnérable. Reconnaître cette vulnérabilité est la condition nécessaire pour que le sujet moderne colonial, supposément « invulnérable », s'ouvre aux ontologies relationnelles autochtones.

Luttons activement contre le capitalisme et le colonialisme!

En somme, si nous voulons mettre fin au capitalisme et au colonialisme, cela ne se fera pas sans soutenir les luttes de résistance des populations dépossédées et exploitées. Parallèlement à cela, nous pouvons réfléchir à l’avenir que nous voulons construire et tenter dès maintenant de le faire. En ce sens, l’économie du don, brisant le dualisme Société-Nature pour forger des relations de réciprocité, est une proposition. Comme nous l’avons dit au début de cet article, il ne s’agit pas d’un programme que nous voulons imposer, mais plutôt d’une manière de poursuivre des réflexions portant sur la préfiguration. Le monde de demain se bâtira démocratiquement, laissant la voix aux laissé·e·s-pour-compte des systèmes oppressifs actuels.

Pour en savoir plus:

1 The Serviceberry: Abundance and Reciprocity in the Natural World, Robin W. Kimmerer, publié en 2024.

2 Reclaiming Relationality through the logic of the Gift and Vulnerability, Camille Ranger, publié en 2020.