Le vélo comme outil d’émancipation

Chaque matin, devant les portes de nos écoles primaires et secondaires, se répètent les mêmes cortèges funèbres de marmots se faisant déposer par leurs parents. La majorité des enfants habite le voisinage des écoles et pour les autres, un transport scolaire est offert. Mais par peur des voitures, les parents préfèrent reconduire leurs enfants… en voiture. Cette situation, par l’absurde de son autojustification, révèle la contradiction morbide de la culture du char. Par son existence, la voiture entretient le besoin de son existence.

Les bienfaits du vélo pour les enfants sont pourtant largement documentés : meilleures dispositions physiques et psychologiques pour l’apprentissage, plus grand sentiment d’autonomie, développement d’un sens des responsabilités, prévention des dépressions, meilleure confiance en soi et plus grande facilité à la socialisation. Il n'est donc pas si radical de vouloir tasser les voitures de leur place centrale dans nos villes. Les tabloïds qui croient faire sensation en parlant de guerre du vélo contre l’auto ne sauraient si bien dire.

Mais il n’y a pas que les enfants qui sont pris en otage. À l’image d’autres systèmes d’oppression, la culture du char instrumentalise en particulier les populations vulnérables et marginalisées. Les ainé·e·s et les personnes en situation de handicap sont souvent cité·e·s en exemple pour justifier la construction de stationnements, ou pour critiquer le tracé d’une piste cyclable. Ces arguments sont pour le moins fallacieux considérant que ces populations ne possèdent généralement pas de permis de conduire. Une étude faite au Royaume-Uni démontre que 60% des personnes en situation de handicap2 ne possèdent pas de voiture et n’y ont pas non plus accès via un·e proche. Les vélos, les vélos à assistance électrique et les tricycles pour adultes sont parmi les rares solutions leur permettant de préserver leur autonomie.

Vous avez dit lutte de classe?

Le coût de la vie explose depuis quelques années, et l’industrie automobile n’est pas en reste. On estime que le prix d’une voiture neuve a bondi de 20% depuis un an et qu’autrement il en coûte en moyenne, selon CAA-Québec, 11 000$ par année pour en posséder une (essence, entretien, assurances et autres frais). En comparaison, même en entretenant notre vélo aux petits oignons, il nous en coûterait au plus 450$ par année selon les chiffres de Vélo Québec.

Même son de cloche au niveau collectif, où le vélo nous permettrait de réinvestir dans nos services publics. L’OMS a mis sur pied une technique (méthode HEAT) permettant de mesurer les retombées économiques bénéfiques en frais de santé de l’utilisation du vélo. En 2020, le système de santé québécois aurait ainsi économisé 2 milliards de dollars grâce aux cyclistes. Quant aux infrastructures, chaque kilomètre parcouru en voiture nous coûterait collectivement 6 fois plus que le même kilomètre parcouru en vélo selon une étude suédoise de 2015.

Prendre son vélo, c'est braver l’industrie automobile, rien de moins. C’est s’opposer à cette dépossession économique qu’on nous impose. Nos vieilles bécanes ne sont pas au goût des investisseurs et c’est là toute leur beauté. Cloué au pilori de notre appauvrissement collectif, le char aura, aux côtés des proprios et des patrons, sa place bien au chaud.

Mesurer les forces en présence

Il y a, dans la province, 4,5 millions de cyclistes, dont 2,1 millions de cyclistes utilitaires, soient des personnes qui utilisent le vélo pour leurs déplacements quotidiens. Dans cette guerre que le vélo doit déclarer à la voiture, nous ne sommes heureusement pas seul·e·s. Une étude de Polytechnique établissait la distance seuil du vélo à 5,3 km. La distance seuil est la distance maximale à laquelle un déplacement peut être considéré comme transférable vers le vélo. Or, il se trouve que 36% de la population de la province habite à moins de 5 km de son lieu de travail (cette proportion grimpe à 44% dans les villes de taille moyenne). C'est donc dire qu'il y a un énorme potentiel latent de transfert modal vers le vélo. Et si l'on considère le développement du vélo à assistance électrique, la distance seuil pourrait friser les 10 km.

Mais ne soyons pas dupes, la culture vélo et la culture du char contiennent en leur sein deux mondes qui s'opposent. Derrière les discours de façade, c’est le confinement aux accotements et la sloche de bord de rue qui se cachent. La cohabitation est l'échec de la perspective révolutionnaire du vélo. Pour que le vélo puisse véritablement être un vecteur de transformation sociale, il faudra faire barrage à l’hypocrisie de la voiture électrique… à grands coups de Kryptonite.

Notes

  1. How electric cycles and micromobility are enabling more inclusive transport. [s.d]. Mobycon. https://mobycon.com/updates/electric-micro-mobility-and-inclusive-transport/